MediasCitoyens
A propos du rapport Giazzi sur les médias et le numérique

Rapport Giazzi sur les médias et le numérique : pour la marchandisation d’un journalisme au service des puissants

Un rapport pour la "révolution numérique" souhaitée par le chef de l’Etat
Le 11 septembre, Danielle Giazzi, secrétaire nationale de l’UMP en charge des entreprises, a remis son rapport "Les médias et le numérique" au Président de la République. Au programme : libéralisation, dérégulation et reprise en main de l’information sur internet par les grands groupes industriels.

Elle parle d’industries de contenus, de rentabilité, de champions internationaux, d’entreprises de médias, de dérégulation, de libéralisation, de stratèges, de guerre des médias... De Beaumarchais à André Fontaine, Danielle Giazzi - secrétaire nationale de l’UMP en charge des entreprises - vient d’éradiquer dans un rapport édifiant tous les fondements de la presse libre et démocratique française.

Le 11 septembre, Danielle Giazzi, nouvellement proclamée spécialiste des médias a remis au Président de la République un rapport censé le guider dans ce que Nicolas Sarkozy souhaiterait être une révolution médiatique. Les Médias et le Numérique ( télécharger sur le site de Danielle Giazzi) , avec ses 34 propositions, est un rapport dont le degré de finesse ne permet en aucun cas de prétendre masquer ses réelles intentions... Ces intentions, Le Point en fait une synthèse assez efficace dans un article d’Emmanuel Berretta daté du 17 septembre (lire sur le site du Point) et intitulé A qui Profite le rapport Giazzi ?*.

Un rapport au service des grands groupes industriels

Avec sa proposition de faire sauter les seuils anti-concentration appliqués aux grands groupes de presse "Danièle Giazzi entend favoriser l’émergence de groupes puissants, capables, à partir d’une souche française solide, de se projeter dans la compétition mondiale", écrit Emmanuel Beretta se demandant ce qu’il advient alors "du pluralisme des courants d’opinion".

Bien-sûr, il s’agit d’une pure coïncidence fortuite si certains des grands patrons de ces grands groupes de presse sont des amis personnels du président.... Mais toujours est-il que si ce rapport était appliqué, il serait tout à fait possible que Martin Bouygues puisse "posséder 100 % de TF1 (au lieu de 49 % aujourd’hui), acquérir un groupe de radio (pourquoi pas NRJ ?) ainsi qu’un quotidien de dimension nationale ( Le Figaro l’intéressait il y a quelques années)", comme l’indique le journaliste du Point. Comment les médias indépendants pourront-ils résister face aux pressions de ces grands industriels ?

Droits d’auteur menacés

Mais le rapport ne s’arrête pas là et ces 34 propositions abordent d’autres points loin d’être consensuels. Ainsi, si la secrétaire nationale de l’UMP admet la nécessité d’inscrire la liberté de la presse dans la Constitution et la charte déontologique des journalistes dans leur convention collective, elle leur propose aussi d’abandonner leurs droits d’auteurs à leurs sympathiques patrons afin que ceux-ci, en contrepartie d’un salaire de base, puissent utiliser leurs articles sur tous les supports possibles (internet, autres journaux...).

L’AFP dans la ligne de mire

Autre cible du rapport, l’AFP. Dans la ligne de mire du Président de la République depuis quelques temps, l’Agence France Presse sait désormais ce qu’elle doit craindre : une privatisation pure et simple (pour l’heure, l’AFP est toujours gérée par un groupe de patrons de presse, elle n’est la propriété de personne, ce qui lui donne un statut particulièrement indépendant et très agaçant pour qui veut maîtriser l’information dans le pays...).

Mépris pour les médias citoyens et participatifs

Enfin, bien-sûr, le coeur de cible du rapport est l’adaptation de la presse française à l’évolution numérique. Un monde de l’internet qui apparaît à l’auteure du rapport comme un enfer obscur et dépravant au regard des grands tenants de la "vraie" presse industrielle... Pour elle, ce monde est d’abord peuplé de "citoyens se prenant pour des journalistes" : "information Cocoon centrée sur les intérêts personnels de chacun, citoyens se prenant pour des journalistes, irrespect des créateurs et de la propriété intellectuelle, émergence de superpuissances techniques capables à elles seules d’influencer les cultures nationales…". Depuis fort longtemps maintenant, des institutions internationales aussi légitimes que l’UNESCO démontrent l’utilité du multimédia et de l’appropriation des médias par les citoyens dans le développement social, culturel et économique (voir notre rubrique Documentation en ligne). Mais ce rapport n’en a cure et se charge de dire aux citoyens leur incompétence en la matière. C’est pourquoi sa septième proposition recommande de "professionnaliser les sites d’information". On pourrait parfois se sentir visé... C’est le cas du moins du site Mediapart qui commente : "Le point 7 est un amalgame délibéré visant, notamment, à décrédibiliser Mediapart"*.

Mais pas de quoi se formaliser, car lorsqu’on lit par exemple les 16ème et 17ème propositions, on se dit que non, finalement, on ne parle pas du même métier, de la même mission, en bref du même journalisme et de la même vision de la presse. La seizième veut faire "émerger une formation ambitieuse pour les stratèges de la guerre numérique", la dix-septième vise à "susciter des formations marketing dans les écoles de journalisme et de communication." Alors non, nous ne parlons pas de la même chose. Les champs lexicaux des médias citoyens et participatifs sont ceux de l’humanisme et de la démocratie ; loin, très loin d’un vocabulaire guerrier voulant réduire le journalisme et l’expression citoyenne à la dimension d’un étal de supermarché.

Thierry Borde )

* Articles cités :

Médias : à qui profite le rapport Giazzi ? Emmanuel Beretta, Le Point 17 septembre 2008. Lire l’article sur le site du Point.

Le rapport de Danièle Giazzi sur les médias et le numérique : la voix de son maître... Jean-Louis Legalery, Médiapart 19 septembre 2008. Lire l’article sur le site Médiapart

Lire en ligne le rapport sur le site de Danielle Giazzi