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Les médias associatifs face à la « nouvelle donne numérique »

A l’occasion de la concertation régionale "Numérique : nouvelle donne, nouvelle politique culturelle" menée par le Conseil Régional Rhône-Alpes, MédiasCitoyens a souhaité entamer une réflexion sur le rapport entre médias associatifs et révolution numérique.

Quelques éléments d’analyse, par Thierry Borde, président de MédiasCitoyens...

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Les médias associatifs face à la "nouvelle donne numérique"

Aborder la question du rapport entre médias et numérique, c’est d’emblée se situer dans une réflexion de l’instant, déjà sans doute partiellement dépassée par de nouvelles technologies générant nouvelles pratiques professionnelles et nouveaux usages citoyens. C’est à la fois penser l’adaptation en cours et anticiper les évolutions à venir dans un univers qui démultiplie les flux informationnels, les médias et leurs natures.

En ce qui concerne les pratiques des médias associatifs, la « nouvelle donne numérique » peut être appréhendée à deux niveaux : celui des normes matérielles et des pratiques techniques quotidiennes et celui des nouveaux usages nés des évolutions numériques récentes. Les médias se sont adaptés aux nouvelles pratiques promues par la première révolution numérique qui a vu le remplacement des matériels analogiques dans la radio et l’audiovisuel et l’informatisation de la presse écrite. Ces nouveaux matériels numériques ont eu pour conséquences des changements dans les pratiques professionnelles et amateures et un certain nivellement des compétences avec le grand public, grâce aux usages simplifiés et aux coûts démocratisés du matériel. Ces évolutions sont une chance pour tous les médias associatifs et participatifs, et un vecteur de multiplication des médias existants. Dans ce premier niveau, une autre (r)évolution les touche particulièrement : celle des technologies libres, parfaitement cohérentes avec les pratiques et la philosophie des médias associatifs.

Les balbutiements d’internet du début des années 1990 ont désormais laissé place au web 2.0. Les nouvelles générations d’internet permettent des flux importants, une interactivité démultipliée et des créations infinies de liens et de réseaux. Cœurs de réseaux dans leurs territoires, les médias associatifs font du développement local, de l’éducation populaire et de la participation citoyenne leurs vocations premières. Pour cela, la mise en relation du « global » et du « local », la mise à disposition de ressources documentaires au grand public sont des démarches fondamentales. Et dans ces domaines, les perspectives offertes aujourd’hui par les nouvelles dimensions numériques sont des horizons aux possibles infinis pour le développement et l’amélioration de leurs pratiques.

Pour les médias associatifs, l’éducation populaire, c’est former tous les citoyens, à tous les niveaux, à exercer leur citoyenneté à travers les médias. La radio, la télévision, le journal ou le site web deviennent les outils de l’appropriation de l’espace public en même temps que de l’apprentissage de la maîtrise du discours public.

Avec le numérique, la multiplication des flux d’informations et l’avènement de la société en réseau font aujourd’hui de la maîtrise de ces flux un véritable enjeu de pouvoir. Pour Manuel Castells, « l’information et la communication ont toujours été des vecteurs de pouvoirs dominants, de pouvoirs alternatifs, de résistances et de changements sociaux. L’emprise sur l’esprit des gens – que la communication favorise – est un enjeu fondamental. C’est seulement en façonnant la pensée des peuples que les pouvoirs se constituent en sociétés et que les sociétés évoluent, changent.  » (in Le Monde Diplomatique août 2006)

Les médias sont les vecteurs de l’information et de la communication. Face à ces enjeux, l’éducation aux médias est devenue fondamentale.dans les processus participatifs et de formation citoyenne. Les médias citoyens, associatifs, participatifs sont les espaces locaux de proximité où cette « éducation aux médias » peut se faire, par tous et pour tous, en créant des modèles alternatifs d’information citoyenne.

A l’heure où les flux d’informations se multiplient, le rôle des médias est de donner un accès simplifié, décodé, à ces informations. Alors que s’intensifient les luttes de pouvoir évoquées par Manuel Castells pour la maîtrise de ces flux, seuls des médias indépendants des pouvoirs financiers peuvent garantir les équilibres démocratiques liés à la liberté de la presse. Seuls les médias associatifs sont en mesure de mettre en œuvre des démarches d’éducation populaire et de participation citoyenne non rentables dans des logiques commerciales.

Si l’éducation populaire consiste à former l’esprit critique des citoyens, l’enjeu majeur des médias associatifs dans cette ère numérique est donc de former les citoyens à la compréhension de l’information. Si elle consiste aussi à rendre les habitants acteurs de leur cité, l’appropriation par les citoyens des outils d’information et de communication paraît aujourd’hui essentielle.

De cette maîtrise d’internet et de ces flux dépend le défi majeur de l’accès au savoir. Nous l’avons vu lors de cette concertation régionale, tous les acteurs culturels sont concernés par cette nouvelle donne numérique. Les grandes industries culturelles ont déjà commencé à développer leurs offres numériques – commerciales, centralisatrices. Si la multiplication des flux d’informations permet la multiplication et la démocratisation des lieux de savoirs et d’acquisition de connaissances, elle risque néanmoins d’approfondir le fossé entre ceux qui ont accès et ceux qui n’ont pas accès à internet, entre ceux qui maîtrisent ou non les flux d’informations, entre les grandes industries culturelles et les acteurs de terrain.

C’est pourquoi Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des Politiques Culturelles, insiste sur la lutte contre cette fracture qui risque de s’agrandir et qui, au-delà de la dimension purement numérique, touche de manière générale, l’accès au savoir. «  Mais puisque nous sommes promis à intégrer la cybercivilisation, l’urgence n’est-elle pas de travailler à la formation aux outils numériques, à la maîtrise de nos rapports aux écrans ? Il faut à cet égard tout autant lutter contre la fracture numérique que contre la très insidieuse fracture cognitive.  »

Pour paraphraser J.P. Saez, « puisque nous sommes promis à la cybercivilisation  », puisque nous sommes des médias de communication sociale de proximité, puisque nous sommes des cœurs de réseaux au centre de la problématique de la maîtrise du numérique et de la production d’informations, puisque nous sommes des outils d’éducation populaire, alors nous avons, en tant que médias, le devoir de donner à comprendre et à savoir au plus grand nombre. L’ignorance est l’outil de l’asservissement des peuples, le savoir est la garantie de la démocratie et d’une gestion active de la cité par ses citoyens.

Plus que jamais, à l’instar de la bande FM qui, depuis trente ans maintenant, garantit la diffusion de programmes citoyens, Internet et les technologies numériques représentent aujourd’hui, à un niveau jamais égalé, la possibilité d’ouvrir des espaces de contre pouvoir démocratique face aux tentations globalisantes et monopolistiques. C’est pourquoi les médias de MédiasCitoyens militent et agissent pour le développement des logiciels et technologies libres et pour le développement et la coopération avec les structures de l’internet accompagné. L’une des plus grandes évolutions citoyennes portées par internet réside en effet dans cette démarche créatrice, coopérative et informelle, de création de logiciels et de technologies libres, menées par des citoyens tissant autour du monde des réseaux et de nouveaux outils permettant l’accès de tous aux technologies de l’information et de la communication. Cette possibilité nouvelle n’a pas d’égal dans l’histoire. Elle est la seule voie pour un développement équitable des territoires au sud comme au nord. Elle est une chance unique de répartir la formation citoyenne, l’accès au savoir et le développement humain en général en dehors des logiques économiques et commerciales creusant partout dans le monde le fossé des inégalités.

A ce titre, le numérique est aussi un outil fondamental pour le développement des solidarités Nord-Sud. C’est aussi, dans les territoires les plus démunis, une chance unique pour les médias communautaires, cités comme outils incontournables du développement local par l’UNESCO. Leurs mises en réseaux grâce aux technologies numériques permettent aujourd’hui de créer des coopérations constructives entre médias à travers le monde. Ces coopérations permettent de créer d’autres flux, de donner d’autres canaux à des messages citoyens généralement occultés par les logiques d’intérêts des grands médias. L’exemple de la diffusion des réflexions et avancées des forums sociaux mondiaux est particulièrement éclairant à ce titre. Sans la « toile », sans les réseaux créés autour de ces forums – et auxquels participent les médias associatifs et communautaires du monde entier – entendrions-nous aujourd’hui les représentants de grands Etats parler de régulation financière ou de luttes contre les paradis fiscaux ?

Une erreur d’analyse consiste couramment à n’aborder internet que dans sa dimension mondiale – mondialisatrice. Mais la fonction réticulaire d’internet permet de nouer des liens au niveau local comme au niveau mondial, et de rendre ces deux niveaux inter-opérables.

Le philosophe Bernard Stiegler prône la création de réseaux sociaux territoirialisés : « Ces technologies relationnelles peuvent alors devenir des technologies de re-territorialisation, à la base d’un nouveau génie territorial, d’un véritable design territorial, et de formes territorialisées d’intelligence collective – où il ne s’agit évidemment pas de se replier sur soi, mais tout au contraire d’intensifier les rapports au lointain en densifiant les relations de proximité. (...) Si on développe des réseaux sociaux territorialisés puissants, on devient capable de nouer des relations avec des réseaux sociaux lointains...  »

Depuis plus de 30 ans maintenant les médias associatifs tissent des liens et construisent des réseaux citoyens sur les territoires, entre les territoires et dans le monde. Leur ancrage territorial et leur engagement démocratique a construit leurs pratiques autour du précepte « penser global, agir local ». Ils sont les cœurs de réseaux de leurs territoires. Ils agissent au quotidien avec tous les acteurs locaux et, grâce à leurs processus de production et à leur diffusion, rassemblent nombre de citoyens autour d’une dynamique locale démocratique. Le numérique est aujourd’hui une arme dont ils peuvent s’emparer pour accroître l’efficacité participative de leurs actions locales. Ils peuvent être parmi les acteurs essentiels en mesure d’aider à la mise en place de ces réseaux sociaux qu’évoque Bernard Stiegler.

Aujourd’hui, par les technologies numériques, les réseaux locaux et internationaux peuvent se croiser, s’interpeller, échanger. Certains comparent internet à Babel : nous avons la possibilité aujourd’hui de numériser, de créer des bases de données, d’archiver des volumes gigantesques de ressources documentaires et de les mettre en réseau, d’organiser leurs flux vers la mise à disposition du plus grand nombre, dans le monde entier. En parallèle aux réseaux sociaux territoriaux, et avec eux, ces ressources peuvent être organisées au local, au régional, au mondial, dans une démarche dynamique et souple, non pas de centralisation, mais de réticularité où chaque point du réseau est un centre ressource à la fois local et global. La mise en place au niveau des médias et de leurs partenaires de protocoles comme l’OAI-PMH peut aujourd’hui permettre de prétendre à la constitution d’une grande médiathèque citoyenne, à la fois une et multiple, constituée d’une myriade de points de jonction, où chaque média serait une partie constitutive du tout, et la porte d’accès à cette base de donnée universaliste.

« Comment changer le monde si on ne change pas les médias  », se demandait Blanka Eckhout, l’ancienne présidente de ViVe-TV, la première télévision nationale participative au Vénézuela. Dans «  la société en réseaux », les médias associatifs peuvent et doivent développer leurs pratiques afin d’offrir aux citoyens un véritable contre-pouvoir démocratique dont ils seront les acteurs. Il leur faut pour cela trouver les moyens financiers nécessaires pour la mise en œuvre des solutions numériques adéquates. Un investissement assez modeste dédié au développement de solutions libres pourrait donner à tous les outils nécessaires à ce fonctionnement numérique en réseau et à la mutualisation de ressources entre les médias communautaires du monde entier.

Mais, si les technologies libres apportent des solutions nouvelles aux démarches citoyennes et un nouveau rapport démocratique à l’accès au savoir, la question de l’accès au réseau internet demeure. Celui-ci passe toujours nécessairement par des réseaux gérés par des opérateurs privés. C’est aussi l’enjeu du débat autour de la Radio Numérique Terrestre. Faut-il maintenir, dans l’ère numérique, l’équilibre démocratique qui gère depuis près de trente ans un paysage radiophonique libre, gratuit, à vocation universelle, ou faut-il, par le numérique, laisser glisser le monde des radios vers une dérégulation propice aux intérêts économiques de quelques-uns ?

Face à ces enjeux, il est essentiel de développer encore les partenariats entre les médias associatifs et leurs partenaires locaux et régionaux dans les domaines de l’internet accompagné, des logiciels libres, de la culture ou de la production artistique. Les médias associatifs sont les seuls médias à favoriser quotidiennement l’émergence des scènes artistiques locales, à mettre en valeur des secteurs culturels trop peu rentables pour les « grands médias ». Un rôle très fortement ancré dans l’histoire des radios associatives, nées des luttes sociales mais aussi des revendications pour la diffusion pour tous de formes culturelles et musicales diversifiées.

L’ère numérique peut être l’ère de la participation et de l’émancipation citoyenne. Ses technologies peuvent être des outils au service du développement de tous les territoires. Mais elle peuvent être aussi les vecteurs les plus propices au développement d’un marché économique avide de nouveaux débouchés. Par le prisme du numérique et de l’internet se cristallisent tous les enjeux sociaux de notre époque. Comme les autres secteurs culturels, et liés à eux parce qu’ils en sont les relais, les médias associatifs pourront sortir de ce grand tournant numérique, ou acteurs d’un large processus de développement citoyen, ou noyés sous la puissance économique et la vocation monopolistique des grands médias commerciaux. C’est pourquoi il est désormais nécessaire de mettre en place des politiques publiques volontaristes qui garantiront pour l’avenir les équilibres démocratiques fondamentaux qui président traditionnellement à la politique culturelle et à la gestion du paysage médiatique français. Seules de telles politiques garantiront la possibilité de « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ; la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent... » que revendiquait dans son programme le Conseil National de la Résistance en 1944.

Thierry Borde

MédiasCitoyens

Février 2011

« La jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique est en train de s’opérer sous nos yeux et elle s’accomplira probablement durablement dans la décennie à venir. La digitalisation de l’image télé aboutit bientôt à ce que l’écran de télé soit en même temps celui de l’ordinateur et celui du récepteur télématique. Ainsi des pratiques aujourd’hui séparées trouveront-elles leur articulation. Et des attitudes, aujourd’hui de passivité, seront peut-être amenées à évoluer. Le câblage et le satellite nous permettront de zapper entre cinquante chaînes, tandis que la télématique nous donnera accès à un nombre indéfini de banques d’images et de données cognitives. Le caractère de suggestion, voire d’hypnotisme, du rapport actuel à la télé ira en s’estompant. On peut espérer, à partir de là, que s’opérera un remaniement du pouvoir mass médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et une entrée vers une ère postmédia consistant en une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture. »
Felix Guattari, Vers une ère post-media ; Terminal, n° 51, octobre-novembre 1990

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