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ATD Quart Monde et la démocratie participative : une pratique bien enracinée chez les militants, mais trop peu prise en considération à l’extérieur

La parole des habitants des quartiers populaires influence rarement les décisions publiques. Les consultations touchant aux aménagements urbains, les formes diverses de pression exercées sur les décisions des élus et des services sont le plus souvent le fait des classes dominantes ou moyennes qui maîtrisent bien les formes écrites et administratives des procédures.

En revanche, l’implantation dans les quartiers des associations populaires a eu une forte influence dans les années difficiles de l’après guerre, qu’elles se réclament des idéaux communistes, socialistes ou chrétiens, associations oeuvrant dans le domaine du logement comme la Confédération Nationale du Logement, dans celui, plus général, du cadre de vie comme la Confédération syndicale des familles ou la Confédération du Logement et du Cadre de Vie. Plus tard, des associations de quartier, dans les années soixante-dix, ont mené de grands mouvements sur les charges locatives dans de nombreux grands ensembles de la région Rhône-Alpes. De longue date aussi, la solidarité s’est organisée, du secours populaire au secours catholique et jusqu’aux formes plus récentes de cette mobilisation que représentent les restaus du coeur.

En 1956, Joseph Wresinski, après avoir vécu lui-même une enfance de misère, crée Aide à toute détresse (ATD) Quart Monde pour mettre les familles les plus pauvres au centre de la lutte contre la misère. Chez ATD, les militants sont les très pauvres qui se mobilisent collectivement pour vivre autrement. Les « alliés » ont rejoint le mouvement pour aider les militants et toute la communauté. Les « volontaires » à plein temps se consacrent complètement au mouvement.

« La misère n’existera plus, demain, si nous acceptons d’aider ces jeunes à prendre conscience de leur peuple, à transformer leur violence en un combat lucide, à s’armer d’amour, d’espoir et de savoir... » écrit le fondateur du mouvement.

Ce travail patient et tenace d’enracinement culturel et de prise de parole parmi les personnes les plus pauvres privilégie plusieurs principes.

Le premier est l’importance accordée à la connaissance, à la culture, dès le plus jeune âge. Les membres du mouvement commencent à sensibiliser les enfants au plaisir et à la nécessité de la lecture. Dans le quartier de la Balme à Vaulx en Velin, à Bron Terraillon une fois par semaine, c’est la bibliothèque de rue au bas des immeubles. Jocelyne Landre, dans la revue Pensée plurielle, témoigne de l’importance que cette découverte respectueuse de la connaissance favorisée par le mouvement a eue dans sa vie : « Je me suis investie dans la bibliothèque de rue du quartier. Cela m’a aidée à connaître des enfants et leurs parents, à avoir un contact avec beaucoup de personnes de cultures différentes. Le développement de l’intelligence, c’est comme plein de vaisseaux qui vont un peu partout et qui irriguent tout le corps. »

Une fois par an, dans de nombreux quartiers, les semaines de l’avenir partagé donnent l’occasion aux plus jeunes comme aux ados de créer des fresques, de s’exercer au théâtre, d’ouvrir des ateliers d’écriture, de cuisine, de mécanique, de percussions.

ATD Quart Monde développe également un mouvement plus large « interconfessionnel et interpolitique » qui, à l’échelle du monde, milite pour des changements dans les législations et les pratiques politiques. « Ces familles de la misère ne s’en sortiront jamais seules, je leur ferai monter les marches de l’Elysée, du Vatican, de l’ONU...il faut qu’elles deviennent des partenaires à part entière » écrit le fondateur du mouvement. La journée mondiale du refus de la misère du 17 octobre est aujourd’hui un moment phare de cette mobilisation. Ainsi, en 1984, Joseph Wresinski remettait au secrétaire général de l’ONU une pétition signée par plus de 200.000 personnes demandant de reconnaître la misère comme une violation des droits de l’homme. ; ce que fit en 1997 la commission des droits de l’homme des Nations unies.

En 2007, notre région a reçu en juillet la caravane européenne lancée par le mouvement. Autour d’ ATD, de nombreuses associations de Vaulx, de Bron, de la Croix Rousse à Lyon ont échangé avec les habitants sur l’importance de la solidarité avec les plus pauvres, à l’époque où des voix dangereuses s’élèvent pour diviser les gens selon leurs origines. La caravane européenne apportait le 17 octobre 2007 à Paris, sur l’esplanade des Droits de l’ Homme au Trocadéro sa pétition de plus de 130,000 signatures rassemblées dans toute l’Europe pour être remise à la présidence de la République française et au Secrétaire général des Nations Unies. Au Trocadéro comme à Lyon et comme partout dans le monde, des centaines d’associations participaient à la journée mondiale du refus de la misère.

La troisième tradition d’ ATD, c’est une réflexion concrète sur les mesures nécessaires pour lutter contre la misère, à partir des points de vues des familles concernées, dans l’effort d’une lente élaboration collective. C’est ainsi que procède chaque année le mouvement dans l’organisation des Universités Populaires.

La nécessité de l’enquête, de la recherche méthodique des conditions de vie, des connaissances et des besoins des plus pauvres, collectés et mis en forme par eux mêmes, est au coeur de la démarche d’ ATD. La création sous l’égide d’ ATD dès 1960 de ce qui est devenu l’ Institut de recherche et de formation aux relations humaines en témoigne. L’ Institut a réalisé récemment un rapport d’évaluation du RMI vu par les personnes du quart monde.

La parole portée par les plus pauvres, c’est souvent net et dur : c’est la chanson de René, « Misère » reprise le 17 octobre à Lyon par les chorales d’ATD et du collège Saint Marc, et cette autre chanson composée par un prisonnier de la Maison d’arrêt Saint Paul à Lyon. C’est la parole de Lucie qui se bat pour la réinsertion par le travail des femmes ex-prostituées. Elle donne l’exemple de l’atelier de remise en état du linge organisé à la communauté Emmaüs de Vénissieux. Elle demande que les tâches indispensables des associations qui oeuvrent dans ce domaine soient légitimées et consolidées par un travail législatif. C’est la parole de Rosette, qui raconte la vie naguère, pas facile mais solidaire, entre les voisins d’un quartier de Parilly à Bron, et la démolition de barres d’ immeubles, faite sans réelle concertation avec les habitants, et qui a été difficile à vivre. C’est la parole d’Eugène, venu de Côte d’ Ivoire au plus fort de la guerre civile dans ce pays, et qui poursuivit ses études avant de devenir sans-papiers, sans-abris, celle d’une habitante de la Duchère à Lyon qui témoigne des solidarités de voisinage dans ce quartier.

C’est tout naturellement que cette triple tradition de culture populaire, de réflexion collective et de relations avec les pouvoirs politiques a trouvé à s’ inscrire dans les démarches mises en place par la région Rhône Alpes en faveur de la démocratie participative. Quatre questions ont été débattues par les militants d’ ATD dans les douze groupes locaux qui prennent part régulièrement à l’ Université populaire : « vous sentez-vous représentés par les élus ? » ; « qui peut représenter, porter la parole des plus pauvres ? »,« quelles conditions mettre en oeuvre ? », et « qu’attendre de la Région Rhône-Alpes » ? Au cours de la journée du 3 avril 2007, un dialogue sans faux semblants a été noué entre les membres du mouvement et les élus de la région. Les propositions de l’UP ont été discutées avec les élus en matière d’emploi, de logement, de transport régional... Saïd Hattal du groupe de Vénissieux de l’UP a notamment insisté sur l’importance des mesures en faveur de la santé : « avec la CMU, on peut être soigné, quoi qu’il arrive. Il faut conserver le droit à l’accès aux soins, qui est un symbole d’unité nationale et de cohésion ». Les élus régionaux ont souligné l’importance d’une forte politique de solidarité avec les plus pauvres. François Auguste, (Vice-président à la démocratie participative) a insisté sur la nécessité de « prendre des mesures sociales en matière d’augmentation des minima sociaux, du SMIC, d’institution de droits fondamentaux, de mesures radicales en matière de gratuité, appliquer des amendes très lourdes voire révoquer les élus qui n’appliquent pas la loi SRU [Solidarité et Renouvellement Urbain) du13 déc. 2000] (source : La lettre du réseau régional de démocratie participative, juillet 2007). Ce dialogue est amorcé mais, pour ATD comme pour de nombreuses autres associations formées d’habitants des quartier populaires, il devra être poursuivi avec les élus régionaux mais aussi à tous les autres échelons du pouvoir et devra apporter des mesures bien concrètes.

pour en savoir plus ouvrages Wresinski Joseph Le Père Joseph, les pauvres sont l’Eglise, Le centurion, 1983 Grande pauvreté et précarité en Europe à l’horizon 2010 Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines Editions Quart Monde - 2003 Fabienne Waks Joseph Wresinski. La pauvreté au corps à corps Editions Textuel - Editions Quart Monde, 2006

sur le web http://www.atd-quartmonde.org/

http://www.caravanes-atd.eu/-Institut-de-recherche-.html

http://www.internetderue.net/

La démocratie participative en pratiques, La lettre du réseau régional de démocratie participative, Région Rhône-Alpes, juillet 2007 www.rhonealpes.fr/content_files/DPen_PratiqueS_n9.pdf

le témoignage de Jocelyne Landre, dans la revue Pensée plurielle http://www.cairn.info/article.php ?ID_REVUE=PP&ID_NUMPUBLIE=PP_011&ID_ARTICLE=PP_011_0139#


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